S’installer en collectif : levier de développement pour les fermes en agriculture paysanne ?

Retour sur un webinaire du cycle Décryptons l’Agriculture Paysanne

On imagine souvent l’installation agricole comme un parcours solitaire. Pourtant, ils sont de plus en plus nombreux à choisir le collectif. Retour sur un webinaire du cycle « Décryptons l’Agriculture Paysanne » du 5 octobre 2026, avec trois témoignages de paysan·nes qui ont osé le faire. Matthieu, maraîcher en Haute-Savoie. Sara, éleveuse de poules pondeuses dans le Vaucluse. Maëla Naël, paysanne-boulangère et autrice du guide Fermes collectives, le guide (très) pratique. Trois parcours, une même conviction : s’installer à plusieurs, malgré les défis, c’est surtout s’ouvrir un champ des possibles quant à ce que représente le métier de paysan·ne en AMAP.

Témoignage de Matthieu, maraîcher au GAEC de la Pensée Sauvage (Haute-Savoie)

Le GAEC de la Pensée Sauvage, c’est avant tout une histoire de collectif. Installés depuis 20 ans à Annemasse, en Haute-Savoie, ils sont aujourd’hui 4 associés (ils étaient 3 jusqu’à il y a 2 ans). Ils produisent des légumes et des PPAM (Plantes à Parfum, Aromatiques et Médicinales) en agriculture biologique. Les légumes sont destinées entièrement aux AMAP et les PPAM sont également vendues en magasins spécialisés. Le projet a été pensé en collectif dès le départ.

L’installation en collectif leur a permis de diminuer énormément leur temps de travail !

  • 3 des associés travaillent 4 jours par semaine. Le passage de tous les associés à 4 jours a entraîné l’embauche du 4ème.
  • Le quatrième travaille 5 jours par choix et gagne plus.
  • À 4 jours par semaine, ils font 35 h de travail par semaine lissé sur l’année
  • Ils ont minimum 5 semaines de congés payés par an.

Le parti pris de rémunérer le travail militant !

Dans ce collectif, le temps de travail militant, comme à la Confédération paysanne ou encore à l’Atelier paysan est compté dans la part de récolte et donc dans le revenu de chaque membre. C’est une manière intéressante de se libérer de l’espace pour participer activement aux différentes structures de l’agriculture Paysanne.

Et pour la rémunération ?

Le revenu de chacun est fixe, mensuel à 1 200 € mais pour combler les écarts, ils se reversent le surplus en fin d’année en fonction des heures de chacun.

L’organisation du collectif :

Ils sont 2 responsables sur les légumes, 2 sur les PPAM. Si ils savent tous « tout faire », ils ont des spécialisations pour gagner du temps. Ils comptent leur temps de travail par atelier et par activité militante. Le tout est inclus dans la part de récolte.

Les livraisons, elles se font sur deux jours par semaines, en relai entre les membres du collectif. Ça permet entre autre de gagner du temps mais aussi d’économiser l’achat d’une chambre froide !

Ils organisent aussi un roulement de permanences le week-end, pour s’assurer du maintien de la ferme tout en prenant du temps libre !

Passer de 3 associés à 4, un changement qui a nécessité de clarifier l’organisation, se faire accompagner et mettre en place des outils.

L’arrivée du 4ème associé a entraîné la mise en place de quelques outils, comme :

  • Une réunion hebdomadaire, le vendredi où sont définies les grosses tâches de la semaine suivante.
  • Des temps de repas partagés le reste de la semaine où des infos s’échangent.
  • Des tableaux de suivi pour suivre l’avancement des tâches.

Pour mettre en place ces outils et faciliter l’intégration du 4ème associé, et donc passer au travers d’un changement de dynamique qui n’a pas été facile, ils se sont aussi fait accompagner par une ex-salariée de la chambre de Haute-Savoie qui a créé sa structure d’accompagnement et de médiation.

Le principal défi de tout ça pour Matthieu ? Être bien rigoureux sur le comptage des heures et l’utilisation des outils ! En effet, ce système repose sur la confiance et sur une organisation millimétrée. De plus, le temps libre gagné repose également sur la mécanisation de la ferme, qui a un coût.

Témoignage de Sara, éleveuse de poules pondeuses à la Ferme de la Durette

La Ferme de la Durette, c’est aussi un projet pensé en collectif dès le départ. Initiée par le GRAB, elle a été conçue et imaginée pour l’expérimentation d’un verger-maraîcher en agroforesterie. Le foncier appartient à Terre de Liens. Sara est l’une des dernières associées, arrivée en 2024 pour une installation en 2026 pour un atelier de poules pondeuses. Aujourd’hui, le collectif s’organise autour de 6 personnes : 2 en maraîchage, 2 en arboriculture, 2 sur l’atelier poules pondeuses.

Mais l’idée là aussi, c’est d’être polyvalent pour pouvoir se remplacer et il y a donc un véritable enjeu de formation des nouvelles personnes qui rentrent dans le collectif. En plus des associé·es, il y a également des salarié·es et des alternant·es qui travaillent à la ferme.

Leur organisation : réunions, saisonnalité et questionnements

Iels aussi ont développé des outils comme un tableau de répartitions des tâches, et des réunions hebdomadaires. Tout comme pour le collectif de Matthieu, iels mangent aussi ensemble le midi ce qui est l’occasion d’échanger, en off, des infos sur l’organisation du travail.

En saison, iels travaillent 5 jours sur 7, avec des astreintes tournantes le week-end. En hiver, les associé·es passent à 4 jours par semaine. Iels arrivent à partir 5 semaines chacun·e en congés payés par an.

Le temps de travail, un chantier en cours

Il y a beaucoup de questionnements : comment gérer les pics d’activités, comment gérer le temps de travail à plusieurs ? Pour suivre ce chantier iels mettent en place un outil de comptage de temps de travail partagé, comme outil d’observation mais surtout de discussion. Dans ce collectif, la question du temps partiel s’est également posée, ce qui les amène à réfléchir à la charge de travail annuel, à des questions de rémunération différenciée, entre autre, puisque jusqu’ici iels avaient le même salaire.

Des engagements militants rémunérés

Dans ce collectif aussi, les engagements, comme à l’AFOCG ou à l’ADEAR sont comptabilisés dans le temps de travail et donc dans le revenu. Iels utilisent le service de remplacement pour compenser ce temps passé en dehors des champs.

Ici aussi, l’accompagnement a été un bon appui

Ils ont été accompagné·es par l’ADEAR pour réfléchir aux questions de dynamiques collectives. En complément, ils étaient accompagnés sur les questions de temps de travail de manière plus personnalisé.

La vie du collectif : chantiers, fêtes

Faire collectif, c’est aussi faire collectif avec les amapien·nes, associations et autres habitant-es du territoire ! Ainsi, la Ferme de la Durette organise aussi :

  • Des chantiers collectifs, comme pour la récolte des pommes de terre.
  • Des fêtes qui permettent de tisser un lien plus fort avec des client·es, citoyen·nes, associations.

Témoignage de Maëla Naël, paysanne-boulangère en collectif, ex-accompagnatrice de collectifs et autrice du livre Fermes collectives, le guide (très) pratique.

Maëla est installée en ferme collective depuis 5 ans. Avant ça, elle a travaillé en Île-de-France sur la question de l’accompagnement à l’installation, notamment collective.

À cette époque, en Île-de-France, il y avait une réflexion sur la reprise de grandes fermes disponibles, parce qu’elles étaient en inadéquation avec les projets des porteurs et porteuses de projet. C’est ainsi que l’installation en collectif est arrivée comme une thématique pour favoriser des installations et des reprises de ces fermes.

Cette réflexion l’a amenée à faire un certain nombre de visites sur le sujet. Constat : peu de documents étaient disponibles sur la question. Elle a donc décidé, en 2019, d’écrire un livre sur le sujet à partir de ces expériences.

Fermes collectives, le guide (très) pratique

Plutôt destiné à des porteurs et porteuses de projet, ce livre reste ouvert aux fermes qui réfléchissent au collectif. Il retrace le contexte qui a mené à penser les fermes collectives et clarifie la distinction entre :

  • Les fermes partagées, qui partagent un certain nombre de choses comme des machines, outils etc…
  • Les fermes communes, qui elles sont souvent constituées en société commune avec partage des bénéfices, des intérêts, etc.

Selon l’autrice, l’installation en collectif permet de sortir des logiques du travail individuel, voire aliénant, qui peut mener à la souffrance. Le collectif est aussi une manière d’envisager l’agriculture sur une période donnée et non sur sa vie entière. Il permet aussi une solidarité entre les ateliers : avec les périodes complexes que vit l’agriculture aujourd’hui, avoir un collectif peut permettre que chaque atelier puisse se reposer sur les autres et donc entraîner une meilleure résilience des fermes.

Il permet aussi de tisser des liens plus solides avec le territoire : les fermes collectives sont souvent reliées à des associations, des groupes, des projets divers et variés. La ferme devient une sorte de carrefour où se croisent une multiplicité d’acteurs. Ce sont aussi des fermes qui font un lien entre l’urbain et le rural.

Selon l’autrice, les fermes collectives sont un des modèles de la transition agro-écologique : elles sont souvent composées de plusieurs ateliers, qui forment une petite économie circulaire, et qui constituent un agro-écosystème à part entière, qui accueille de la biodiversité.

Enfin, le livre revient également sur le processus d’installation et de vie dans des fermes collectives puis sur les manières de prendre soin de ce collectif. Comment le faire durer ? Comment garder des relations saines ?

Conclusion

En résumé, l’installation collective permet de nombreux avantages comme :

  • La réduction de l’isolement et du « burn out » grâce à la diminution du temps de travail et la possibilité de prendre véritablement des vacances.
  • Le partage de la charge mentale et des risques financiers (mutualisation des investissements)
  • La diversité des productions : transition agroécologique grâce à un accès commun aux ressources cognitives et commerciales

Mais s’installer en collectif représente aussi quelques défis à relever comme la complexité de la gouvernance et de la gestion des relations humaines.

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