Devenirs paysans – Une autre culture pour l’agriculture

Retour sur le webinaire littéraire avec Léo Coutellec, philosophe et co-fondateur du MIRAMAP

Léo Coutellec est philosophe de formation, co-fondateur du MIRAMAP et pendant longtemps son porte-parole, mais aussi engagé dans un tiers-lieu nourricier aux côtés d’un collectif de co-producteur·rices. Son livre Devenirs paysans, sur lequel nous revenons dans cet article, doit, selon l’auteur, « beaucoup au mouvement des AMAP, qui grâce à ses valeurs d’éducation populaire m’a initié aux enjeux agricoles jusqu’à pouvoir écrire ce livre aujourd’hui non seulement depuis ma posture de philosophe, mais aussi depuis celle de paysan ». Retour en article sur le webinaire littéraire de Décryptons l’Agriculture paysanne.

Pourquoi ce livre ?

Selon l’auteur, si beaucoup de personnes parlent d’agriculture, l’agriculture parle peu d’elle-même – et encore moins en philosophie.

En effet, le but de Devenirs paysans est de penser l’agriculture au-delà des deux modèles omniprésents depuis les années 60 dans la littérature  les imaginaires.

  • D’un côté, souvent représenté par la FNSEA, on parle de production, d’institutionnalisation, d’alliance au marché, etc. En bref, de l’agro-industrie et de son monde : le productivisme, la financiarisation, les pesticides, les OGM.
  • D’un autre côté, souvent représenté par la Coordination Rurale, mais pas que, on parle de tradition, d’authenticité, d’agriculture qui fait vivre les « vraies » valeurs du territoire et des villages. Cette figure du paysan comme fierté de la nation et héros du territoire est également une vision piégeuse, y compris parmi les défenseurs d’une agriculture paysanne, d’où l’importance de ce livre.

S’il faut différencier ces deux visions, ce ne sont que deux facettes d’une même pièce, puisque selon Léo, elles sont toutes deux trompeuses et se nourrissent l’une l’autre. Il a donc choisi de développer une troisième voie : celle de la paysannerie émancipatrice qui ouvre les chemins vers des devenirs paysans multiples. 

Pour en découvrir plus sur le projet politique de l’agriculture paysanne, sur lequel nous reviendrons souvent ici, c’est par ici.

Qu’est-ce qui permet de construire une paysannerie émancipatrice ?

Le mouvement des AMAP est un exemple d’alternatives qui pavent la voie pour une paysannerie émancipatrice. Mais toute expérimentation de terrain doit être accompagnée, pour ne pas se perdre, d’une forme de théorisation selon Léo. Ainsi, il se propose dans ce livre de contribuer à la théorisation de la paysannerie émancipatrice en analysant une multitude de mots et concepts, en les décortiquant. Le but est de discréditer certains mots pour les abandonner, en proposer d’autres ou en revaloriser certains. Revenons ici sur quelques exemples.

Local versus proximité

Difficile d’utiliser le mot « local » sans tomber dans le piège du localisme. Le localisme permet d’évacuer toute sorte de préoccupations comme celles éthiques ou environnementales en choisissant pour principal critère celui de la proximité géographique. Le vocabulaire du local, du géographiquement proche, est un vocabulaire omniprésent dans les discours de l’extrême droite, du RN et de tous ceux qui mettent de l’avant le « chez nous ». Il n’existe pas de localisme de gauche. Il y a bien le municipalisme libertaire ou le biorégionalisme, qui eux s’inscrivent à gauche, mais c’est une confusion de les réduire à un localisme. Dans ces mouvements, le but est l’autonomie politique et la démocratie directe ; l’échelle locale y est donc une conséquence et non un but. En résumé, le local ne remet pas nécessairement en cause le système, il peut s’accommoder de celui-ci, et en cela est piégeux même avec de bonnes intentions.

Léo propose plutôt de parler de « proximité ». La proximité oblige à expliciter : proche de quoi ? Ainsi on se pose des questions sur nos proximités non seulement géographiques mais aussi culturelles, politiques, idéologiques, etc.

Les racines versus l’eau

On retrouve le mot « racine » partout dans les discours sur l’agriculture, à gauche comme à droite. Pourtant il renvoie directement aux notions d’authenticité et d’identité. On plonge alors dans le creuset des pensées identitaires où l’identité est vue comme figée, bien délimitée. C’est un piège dans lequel nous pouvons tomber.

Léo nous invite à nous départir de réponses bien préparées aux questions comme : c’est quoi un paysan ? C’est quoi l’identité paysanne ? Il nous invite à abandonner le terme de racine pour penser aux identités multiples influencées par une infinité de facteurs. Pour penser cela, nous pouvons plutôt développer la métaphore de l’eau. Vivante, sauvage, intrépide, insaisissable et mystérieuse. On ne sait pas où la rivière trouve sa source ni si chaque goutte arrive à l’océan. Selon Léo, cette métaphore est préférable pour parler de paysannerie.

Producteur·rices versus communauté de coproduction

Le concept de coproduction a été choisi dans la Charte des AMAP, après de nombreuses discussions, pour remplacer le concept de consommateur qui ne collait pas du tout à la philosophie AMAP.

Selon l’auteur, il est trop réducteur de parler de producteur pour les paysan·nes : iels sont loin de ne faire que des produits ! On parle également de soin à la terre, de soin aux non-humains, de soin au paysage, de soin à la communauté via l’accessibilité alimentaire, etc. Tout autant de travail invisibilisé et non valorisé. On pourrait seulement reconnaître l’ensemble de ces productions, mais le faire seul, c’est mener une installation à l’échec…

La solution, selon Léo : la communauté de coproduction. C’est-à-dire prendre en charge collectivement tout ce travail, essentiel mais non valorisé sur le marché, tout ce qui permet la reproduction des conditions qui rendent possible la production de légumes, lait, viande, œufs, etc. C’est un concept au cœur des AMAP, qui sont des communautés de coproduction grâce à la solidarité et aux contrats qui lient mangeur·euses et paysan·nes. On pourrait également parler de l’aide des amapien·nes sur les fermes, de leur engagement associatif qui permet d’alléger les tâches administratives, ou encore des paniers solidaires, etc.

Conclusion

À travers cet ouvrage, Léo Coutellec ne propose pas un nouveau modèle figé, mais une invitation à repenser l’agriculture, avec nos propres mots et concepts. Il dessine dans son livre les contours d’une paysannerie émancipatrice, multiple et vivante, où l’engagement collectif et le soin du vivant priment sur les logiques de marché et d’identité fermée.

Retour en haut