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Retour sur la web-rencontre du 2 déc 2020 : Faisons le point sur les grandes notions

Compte-rendu du second rendez-vous du cycle de web "Accessibilité alimentaire &AMAP", cycle organisé par le MIRAMAP, le Réseau des AMAP Ile-de-France et Auvergne Rhône Alpes, le 2 décembre 2020.

Pour ce second rendez-vous , nous nous sommes penchée.es sur le sens des grandes notions, concepts et enjeux utilisées pour parler des questions d’accessibilité : démocratie ou souveraineté alimentaire ? Justice alimentaire ? Droit à l’alimentation ?

Intervention de Dominique Paturel, docteure en sciences de gestion, chercheuse à l’INRAE à l’UMR Innovation et membre du Collectif Démocratie Alimentaire (ouvrage : Le droit à l’alimentation durable en démocratie)

Sur les questions alimentaires, la bataille sémantique est réelle. Au déconfinement, s’est créé un « conseil national de résilience alimentaire ». Aujourd’hui dans l’espace public, nous sommes dans une phase de politisation de l’alimentation. Alors, comment ne pas perdre de vue ce sur quoi on veut travailler dans une période de prise de conscience de la place de l’alimentation dans la transformation écologique ? Comment rendre accessible à l’ensemble des habitant.es (et pas que citoyen.nes) les outils intellectuels pour réfléchir à toutes ces questions ?
Dominique Paturel est d’abord revenue sur le terme de démocratie alimentaire. Il apparait en 1998, porté par Tim Lang (professeur sur les questions de santé publique) suite aux constats que les systèmes alimentaires sont mondialisés et qu’on ne peut plus réguler ni intervenir. La démocratie alimentaire consiste à reprendre la main sur son système alimentaire.
Puis elle revient sur le terme d’alimentation durable. C’est un mouvement qui se met en place dans les années 90. Il s’agit de ne plus considérer le système alimentaire comme uniquement lié à la production agricole comme cela est fait à l’échelle internationale pour parler de sécurité alimentaire (calculée selon un ratio : nombre d’habitant.es sur la planète / alimentation disponible avec la calorie comme unité de mesure). En contrepoint de la sécurité alimentaire, il y a l’insécurité alimentaire et notamment l’expérience physique de la faim qui sont étudiés par des travaux sur la malnutrition et la sous nutrition portés par des ONG qui travaillent sur la question des problèmes de santé liés à la mauvaise alimentation.
Les années 90 sont marquées par des mouvements sociaux forts. En 96 : en marge du sommet mondial de l’alimentation se crée un contre-sommet qui développe le concept de souveraineté alimentaire, impulsé par le mouvement international de petits paysans qui deviendra Via Campesina, (Cf https://www.foodsovereignty.org/fr/le-cip/ pour un tracé de cet historique). "Là encore le concept de souveraineté alimentaire se décale pour poser la question à partir des petits producteurs, ceux qui sont les plus précaires, qui produisent et n’arrivent pas à se nourrir, dans cette grande arène publique qu’est celle de la sécurité alimentaire mondiale."

En France, après les premiers effets de la crise dans les années 80, on assiste à la construction de filières de l’aide alimentaire (avec notamment les Restos du cœur et la Banque alimentaire). A l’échelle européenne, se crée fin 80 un programme de financement largement inspiré par le modèle français et correspondant au système agricole dans lequel on a besoin de recycler de façon très institutionnalisée la surproduction agricole et en sous-traitant l’accès à l’alimentation des personnes précaires à des associations caritatives par le seul biais de l’accès à des produits alimentaires.
Avec la crise de 2008, on assiste en France à une dramatisation de la situation suite à une plainte de l’Allemagne sur le financement de l’aide alimentaire ’nichée’ dans la PAC (alors 0,5% de la Politique Agricole Commune), dénoncé comme une concurrence au marché agricole international. Les Restos du cœur, les Banques alimentaires, la Croix Rouge et le Secours populaire mettent en garde sur le fait de ne plus avoir de financement. Il s’avérera alors impossible de faire entendre qu’il pourrait y avoir d’autres solutions : le combat de l’aide alimentaire et l’idée d’un modèle institutionnalisé de cette aide sortent renforcés en devenant la réponse pour répondre aux problèmes d’inégalités alimentaire’. Depuis une décision du tribunal européen, l’aide alimentaire n’est plus financée par la PAC mais par le FSE (Fonds Social Européen). "Dans la foulée, on va avoir une première loi de modernisation de l’agriculture en 2010 et on voit la profession agricole qui rapatrie l’aide alimentaire dans son escarcelle. L’aide alimentaire est alors considérée comme une activité agricole".

Dominique Paturel dénonce la confusion qui laisserait à penser que le droit à l’alimentation, c’est l’aide alimentaire. Elle dénonce la modernisation de l’aide alimentaire qui ne remet pas en question le modèle qui fonctionne avec des rapports de classes et le mépris social des 6 millions de personnes qui en bénéficient (dont le chiffre a doublé en 10 ans) et dont on norme l’accès à l’alimentation. Elle précise que la majorité des personnes bénéficiaires de l’aide alimentaire ne sont pas des personnes sans cuisine ou sans domicile (qui correspondent à environ 500 000 personnes). Pour ces personnes avec cuisine, la réponse n’est pas une distribution d’aide alimentaire.

Enfin Dominique Paturel nous rappelle que l’alimentation est un marqueur social qui vient parler de rapports de forces, mais peut aussi être un outil politique. Elle nous invite à ne pas se laisser aveugler par des dispositifs dits ’de justice alimentaire’ qui nous dédouaneraient de remettre en question la démocratie alimentaire à savoir comment on décide toutes et tous de reprendre la main sur les systèmes et filières pour accéder à l’alimentation.

Comment rendre accessibles les AMAP aux personnes en précarité alimentaire ?

La subvention publique aujourd’hui est présente. Dominique conseille à chaque fois que c’est possible, de demander du soutien public ou privé (notamment aux mutuelles) pour prendre en charge la différence entre le prix aux producteurs et le prix pour les bénéficiaires. Les CAF peuvent aussi être des interlocuteurs
Il existe des programmes qui utilisent la subvention de l’aide alimentaire pour acheter de la production maraichère et la mettre à disposition dans des épiceries sociales. Ces dispositifs fonctionnent quand ils sont accompagnés d’un travail pédagogique qui facilite la reconnexion entre ce que les gens choisissent et la manière dont c’est produit.

Intervention de Françoise Gondol, référente à la CAF de l’Isère qui témoigne de la création d’une création d’une AMAP suite à un projet de paniers solidaires co-financés par une Caisse d’Allocations Familiales. Elle témoigne de l’importance d’aider les personnes en précarité à se joindre à un mouvement autour de l’alimentation durable qui serait pour elle le rôle à jouer par la puissance publique et qui permet de rapprocher les personnes du territoire où elles vivent (beaucoup de personnes en sont très loin).

Intervention de Marc Alphandery qui a co-piloté une étude sur la précarité alimentaire pour le Laboratoire de l’ESSP http://www.lelabo-ess.org/IMG/pdf/2020.11.16_etude_precarite_alimentaire.pdf. Selon lui il est nécessaire de faire avec les habitant.es en leur permettant de participer aux actions. Cela peut par exemple se réaliser en faisant alliance avec une association qui travaille avec des publics précaires.

Intervention de Marie-Noëlle du Secours Catholique de Perpignan pour qui il s’agit de travailler autour du pouvoir d’agir des personnes en leur faisant comprendre qu’il est possible d’accéder à une alimentation de qualité.

Pour Dominique Paturel, toutes les expériences, à partir du moment où elles sont conscientisées, sont extrêmement importantes. La question du droit est fondamentale mais cette dimension ne va pas venir tout de suite. Dans l’entre deux, il faut mettre en place des choses, expérimenter tout en revendiquant un droit à l’alimentation à l’échelle européenne. Elle poursuit en disant que les produits alimentaires sont une marchandise comme une autre dont on est dépossédé.es d’un point de vue démocratique. On ne peut donc pas simplement poser la question de nos modes d’actions à notre petite échelle, il est important d’adopter un point de vue systémique.

Rôle des AMAP dans /pour la démocratie alimentaire ? Quelles limites ?

Intervention de Marc Alphandery, cofondateur en 2010 et porte parole du MIRAMAP pendant 2 ans. La première AMAP a été créée dans un contexte d’insécurité alimentaire. Il s’agissait de la volonté de citoyen.nes de reprendre le pouvoir sur leur alimentation, d’être acteurs.trices de leur propre consommation en créant une alternative à la grande distribution. L’essor a été rapide en France et à l’heure actuelle il y a dans le pays plus de 2000 AMAP. On observe le même phénomène fulgurant avec les supermarchés coopératifs.
Pour les AMAP, la démocratie alimentaire, c’est s’inscrire dans une vision plus large par le soutien à une agriculture paysanne de proximité et un partenariat équitable. Dans la charte des AMAP (lien) le 3e principe porte sur l’accessibilité des AMAP à toutes et tous et le 4e sur une participation active et l’éducation populaire. Dans la pratique, c’est plus les classes moyennes, les personnes les plus formées et conscientisées qui participent aux AMAP. Certains exemples comme les paniers bio solidaires à Marseille illustrent les possibilités d’ouvrir les AMAP à d’autres publics.
Pour Dominique, un mouvement comme les AMAP fait entrer dans l’espace public la question de l’alimentation. Elle pointe la difficulté à insister sur les régimes alimentaires. En effet, le discours sur l’alimentation est de plus en plus hygiéniste alors que ces préoccupations ne sont pas forcément au cœur de l’alimentation populaire.

Intervention sur éducation populaire et AMAP
par Evelyne, administratrice au MIRAMAP
Le 4e principe de la Charte des AMAP énonce que les AMAP sont un mouvement d’éducation populaire qui a vocation à transformer des gens qui viennent pour un acte d’achat en citoyen.nes conscient.es. L’éducation populaire peut-elle remédier aux inégalités ? A-t-on assez de poids au sein des AMAP pour agir sur les inégalités alimentaires ? Les AMAP sont aussi un lieu d’apprentissage de la réalité du travail paysan (imaginaire autour du petit paysan) et pour cela c’est une base extrêmement importante.

A une question sur comment le projet de Sécurité Sociale de l’Alimentation (lien vers le site du Collectif SSA) va pouvoir garantir une alimentation de qualité, Dominique répond qu’elle permet d’articuler démocratie économique et démocratie sociale en s’appuyant sur le régime général de sécurité sociale en conventionnant des producteurs et des productions, des transformateurs, des distributeurs... Pour elle, la Sécurité Sociale de l’Alimentation est une manière de passer par le droit pour faire bouger les choses.

Pour aller plus loin : Articles sur https://www.chaireunesco-adm.com/Paturel-Dominique

Le 05.01.2020, par Noëmie Pennec, animatrice sur les questions d’accessibilité alimentaire du Réseau des AMAP Ile de France